L’abondance, ça se partage ! Oui mais voilà, malgré notre meilleure volonté, il n’est pas toujours facile de créer et de développer des projets avec d’autres. Pour ne pas tomber dans les travers habituels, nous avons besoin d’outils et de processus nouveaux, comme la sociocratie, une approche dont les processus s’inspirent du vivant.  

Le consensus, c’est bien, mais c’est long, ça peut même être sans fin s’il n’y a rien pour le canaliser. Et finalement, ce n’est pas toujours un consensus: par lassitude ou par habitude, on finit parfois par s’en remettre à ceux qui parlent le plus fort ou qui semblent faire autorité. La démocratie n’est pas plus satisfaisante : la majorité n’a pas forcément raison et elle laisse les minoritaires frustrés, sur le carreau, sans que leur contribution ait été prise en compte. La Sociocratie ouvre une troisième voie, qui réconcilie les contraires pour décupler les possibles. 

La Sociocratie, d’où ça vient? 

La sociocratie est un modèle de management participatif venu de Hollande, créé par Gérard Endenburg et Kees Boeke, dans lequel le pouvoir est partagé par tous les membres d’un groupe. Cette approche favorise l’expression de chaque membre, et, par là, l’émergence de l’intelligence collective, qui permet de faire à plusieurs bien plus que la somme de ce que les parties pourraient faire chacune de leur côté. 

Ilia Prigogine et Hermann Haken ont démontré que, pour s’auto-organiser, un système doit remplir deux conditions. Premièrement, les éléments du système qui s’auto-organise doivent être équivalents, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas exercer de contrôle les uns sur les autres. Deuxièmement, pour s’auto-organiser, un système doit avoir une source d’énergie externe. Ces conditions valent pour tous les systèmes qui s’auto-organisent, qu’on parle de personnes qui se réunissent librement autour d’une table pour un projet commun ou des atomes qui s’harmonisent sur une fréquence dans un laser.

Pour mettre en œuvre la première condition, la sociocratie propose des  processus: décision par consentement, élection sans candidat, construction d’une proposition en écoutant chacun et en évitant les arbitrages. La vision partagée, de son côté, apporte la source d’énergie extérieure – la deuxième condition.  

Partager une vision

On pense parfois à tort qu’il n’est pas nécessaire d’y revenir, que si nous sommes ensemble, c’est que nous partageons le même objectif. C’est une erreur. Nous pouvons rejoindre un projet pour de multiples raisons, sans partager la même intention. En outre, même si c’est déjà le cas, la conscience de cette vision partagée est l’élan vital du groupe, sa source d’énergie primordiale. 

Sérénité et sécurité 

La mise en place d’une charte comportementale apporte la sécurité nécessaire à l’expression de chacun. Ne pas se couper la parole, parler chacun son tour, tenir les échanges confidentiels, parler vrai, ne pas juger…  Ces règles de fonctionnement, ou règles du jeu (qui ne sont pas propres à la sociocratie ), peuvent être créées et évoluer « chemin faisant », au fur et à mesure que les problèmes se posent. Enfin, différents rôles sont attribués aux membres pour faciliter la communication et garantir le bon fonctionnement du cercle et du projet.

Décider ensemble

En sociocratie, on ne raisonne pas en termes de qui « a raison» et qui « a tort », mais on écoute toutes les voix. On part de l’hypothèse que chacun a quelque chose à apporter dans la mesure où, à la base, les personnes réunies partagent une intention et un projet.

Concrètement, il s’agit, comme en communication non violente, de séparer les faits de nos ressentis pour démêler nos émotions, comprendre nos besoins et pouvoir être entendus et compris les uns par les autres. 

En effet, si, quand vous proposez d’organiser un grand banquet cru, tout le monde vous répond par un «bof » décourageant, ce n’est pas forcément une raison pour abandonner votre idée ! Commencez par raconter votre rêve, votre vision (pas votre idée concrète, mais ce qui vous anime – vivre un grand moment de convivialité, faire connaître une pratique joyeuse…), et voyez si vos interlocuteurs vous rejoignent. Si c’est le cas, bravo, vous pouvez y aller! D’abord, trouvez quelqu’un pour animer le processus: vous pourrez, ainsi, rester concentré( e ) sur la réalisation de votre rêve. 

Ensuite, expliquez votre projet. Dans le premier tour de table (ou de cercle), chacun va simplement dire s’il a bien compris ou s’il a des questions sur le contenu du projet. Ça paraît bête mais ça ne l’est pas: bien souvent, nous sommes en désaccord parce que nous ne parlons pas de la même chose ! Ensuite, un second tour permet à chacun de dire ce qui lui plaît dans ce projet, puis ce qui l’inquiète, les freins qu’il perçoit, les idées qui lui viennent. A vous de décider de tenir compte (ou pas) de ces voix, qui se sont exprimées sans jugement, dans la bienveillance.

En effet, nos convictions ne sont que des points de vue ; une parole qui nous dérange a priori peut finalement constituer une contribution intéressante.  

«Les problèmes importants auxquels nous sommes confrontés ne peuvent pas être résolus avec des habitudes de pensée qui ont été à l’origine de leur apparition », écrivait Albert Einstein.  

Au troisième tour, c’est alors le temps de la prise de décision: chacun dit s’il est d’accord avec votre proposition (initiale ou corrigée) et, sinon, quelle est son objection. Il ne s’agit pas d’un vote. Tout le monde doit être d’accord. Il ne s’agit pas non plus d’un consensus total: les objections doivent être suffisamment fortes et contraires à la perception que chacun a de l’intérêt commun. Si quelqu’un a une objection, on peut alors lui demander à quelle condition il pourrait être d’accord. Libre à vous d’en tenir compte ou pas. En général, si tout le monde est clair, posé, la discussion se dénoue. Sinon, il peut être préférable de la remettre à une autre fois – c’est qu’elle n’est pas mûre. Et pour que ce processus ne dure pas trop longtemps, il est intéressant de se donner un temps maximum et de bien le respecter: c’est un élément de sécurité important qui permet à chacun de rester concentré sans se sentir coincé dans une discussion sans fin. 

Passer par le chaos

En sociocratie, on vit souvent des périodes de chaos, qui sont perçues propices à l’émergence d’un ordre nouveau. Au cours d’un processus de décision, les positions opposées sont invitées à s’exprimer. Elles sont autant d’éclairages utiles, à partir desquels les membres vont choisir ensemble la meilleure voie du moment. Le processus permet qu’une décision ajustée émerge du chaos. Il incite les personnes à cesser de se battre pour prouver qu’elles ont raison, à faire moins peser leur ego et à se connecter à l’intention partagée pour aller vers ce qui est juste et bon pour le collectif.

La posture personnelle : un élément crucial 

Au départ, ce processus peut être un peu long, le temps que le groupe s’y accoutume. Mais tout sera bien plus rapide ensuite. En sus, la longueur et la richesse des échanges dépend beaucoup de la posture personnelle de chacun. C’est un élément primordial. Pour être bien posés, on peut prendre un temps d’ancrage, de silence, utiliser toutes les techniques qui nous permettent de nous mettre au service du projet et de ne pas nous laisser parasiter.

Si quelques personnes ont une posture juste, les autres vont être naturellement incitées à se positionner de la même manière. Jean-François Noubel, spécialiste de l’intelligence collective, propose de respirer avant de parler, de parler au centre du cercle, de recevoir la parole du centre et de s’autoriser à demander le silence à tout moment.

Les processus sociocratiques aident à sortir des relations bourreau/victime ou décideur/exécutant. Chacun prend sa part et sa responsabilité. En cela, la sociocratie peut être vécue comme un chemin de développement personnel. D’ailleurs, on peut même l’appliquer aux différentes parties qui s’expriment à l’intérieur de soi pour leur donner la parole et prendre des décisions éclairées. Ce n’est pas toujours confortable car cela nécessite de se prendre en charge sans prendre le pouvoir sur les autres. Mais c’est tellement plus juste, plus sain et plus fructueux !

La sociocratie est déjà utilisée au sein des familles, dans des associations, des entreprises, des collectifs citoyens… Isabelle Desplats, formatrice, suggère de ne pas tout appliquer d’un coup, mais d’y aller à petits pas. La sociocratie propose de commencer par agir un tout petit peu sur l’une des forces en présence, là où c’est le plus facile. Ensuite, on recommence. Ce n’est pas la politique des grandes manœuvres mais de l’amélioration continue !

Gaëlle Zaïd

 

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